Carlo Gesualdo : Le Prince Assassin qui Révolutionna l’Harmonie
Comment un double crime passionnel de la Renaissance a-t-il pu donner naissance aux accords les plus avant-gardistes de l'histoire de la musique ?
Dans la nuit du 16 au 17 octobre 1590, au Palais San Severo de Naples, Carlo Gesualdo surprend son épouse Maria d'Avalos et son amant Fabrizio Carafa en flagrant délit d'adultère.Secondé par des spadassins armés, le prince de Venosa assassine sauvagement le couple avant d'exposer les corps mutilés sur les degrés du palais.Exempté de poursuites judiciaires en vertu des privilèges de la haute noblesse, il passe le reste de sa vie retranché dans son fief, transmuant sa culpabilité obsessionnelle en une révolution musicale sans équivalent.
L’embuscade du Palais San Severo
Naples à la fin du XVIe siècle est une cité dominée par les codes rigides de l’honneur espagnol et l’autorité des grandes lignées nobiliaires. Carlo Gesualdo, héritier de la principauté de Venosa, a épousé la splendide Maria d’Avalos, déjà deux fois veuve. Lorsque des rumeurs persistantes lui révèlent la liaison passionnée de sa femme avec le duc d’Andria, Fabrizio Carafa, Gesualdo ne laisse rien paraître. Le 16 octobre 1590, il met en scène un départ officiel pour une partie de chasse dans les forêts de Venosa, affirmant ne pas rentrer avant plusieurs jours.
Tard dans la nuit, le prince regagne discrètement le palais San Severo escorté de serviteurs lourdement armés. Après avoir fracturé les verrous de la chambre nuptiale, les assaillants surprennent les amants endormis. Le carnage est immédiat et méthodique : tirs d’arquebuse, coups d’estoc et lacérations multiples. Gesualdo, soucieux de rendre publique la réparation de son honneur bafoué, fait traîner les corps à la vue de tous devant le palais avant de s’enfuir précipitamment vers son château fortifié pour échapper à la vendetta des puissantes familles d’Avalos et Carafa.
De la terreur de l’âme aux gouffres du chromatisme
Si la Grande Cour de la Vicaria de Naples classe rapidement l’affaire — le meurtre d’honneur d’une épouse infidèle et de son complice pris sur le fait étant alors toléré par les coutumes de la vice-royauté —, Gesualdo ne connaîtra plus jamais le repos. Reclus dans sa forteresse isolée de Campanie, en proie à de violentes crises de mélancolie, à des délires mystiques et à des rituels quotidiens d’autoflagellation, il consacre ses journées à la musique vocale polyphonique.
C’est dans ce cloître auto-imposé que naissent ses 5e et 6e livres de madrigaux. Rejetant les règles traditionnelles du contrepoint de la Renaissance, Gesualdo y déploie des enchaînements d’accords chromatiques heurtés, des silences angoissés et des dissonances d’une violence expressive inouïe. Pour exprimer la douleur, la faute et la mort imminente, il invente un langage harmonique instable, défiant la tonalité classique à tel point que des compositeurs comme Igor Stravinsky ou Wolfgang Rihm y verront l’une des modernités les plus fascinantes de tout le répertoire occidental.
L’Œuvre Miroir : Moro, lasso, al mio duolo (Livre VI, 1611)
« Moro, lasso, al mio duolo, e chi mi può dar vita, ahi, che m'ancide e non vuol darmi aita ! »(« Je meurs, hélas, de ma douleur, et celle qui pourrait me donner la vie me tue et refuse de me secourir ! »)Dès les premières mesures de ce madrigal, l'auditeur est désorienté par une progression harmonique sidérante : Gesualdo fait glisser la polyphonie d'un accord de do dièse majeur vers un accord de la mineur, puis de si majeur vers sol majeur. Une transgression harmonique totale qui illustre la fracture psychologique d'un créateur tourmenté par le spectre de la mort.
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Watkins, Glenn, Gesualdo: The Man and His Music, Oxford University Press, 1973 (avec préface d'Igor Stravinsky).
Morrier, Denis, Carlo Gesualdo, Éditions Fayard, coll. « Les indispensables de la musique », Paris, 2003.
Gray, Cecil & Heseltine, Philip, Carlo Gesualdo, Prince of Venosa, Musician and Murderer, Kegan Paul, Londres, 1926.