Épisode 4 • Temps de lecture : 12 min • Récit par Ben

Jean-Baptiste Lully : L’Incroyable Destin du Compositeur Terrassé par sa Propre Mesure

Comment le maître absolu de la musique baroque française a-t-il pu transformer une messe d'action de grâce pour Louis XIV en arrêt de mort personnel ?

Jean-Baptiste Lully : L’Incroyable Destin du Compositeur Terrassé par sa Propre Mesure
Le Fait Historique

Le 8 janvier 1687, Jean-Baptiste Lully dirige son monumental Te Deum en l'église des Feuillants à Paris pour célébrer le rétablissement de Louis XIV.En frappant vigoureusement le plancher pour donner le tempo avec sa lourde canne de direction garnie de fer, le surintendant manque son coup et s'écrase violemment l'orteil.Refusant l'amputation de la jambe par vanité courtisane et amour de la danse, il succombe à une terrible septicémie gangreneuse le 22 mars 1687.

L’apothéose du Te Deum et le faux pas fatal

En ce début d’année 1687, toute la cour de France respire : le Roi-Soleil a enfin guéri d’une fistule anale particulièrement périlleuse, traitée avec succès par le chirurgien Félix. Jean-Baptiste Lully, surintendant de la Musique de la Chambre du Roi et despote éclairé de l’Académie royale de musique, voit dans cet événement l’occasion de consolider sa faveur royale, quelque peu ternie par des scandales de mœurs. Il finance sur ses propres deniers une exécution fastueuse de son célèbre Te Deum, mobilisant plus de cent cinquante instrumentistes et choristes au couvent des Feuillants, rue Saint-Honoré.

Au XVIIe siècle, l’orchestre baroque ne se dirige pas avec la discrète baguette de saule contemporaine. Le maître de musique utilise une lourde canne de bois précieux, haute d’environ un mètre cinquante et munie d’un embout métallique lourd, qu’il frappe avec force sur l’estrade pour synchroniser les pupitres par un martèlement sonore et visuel. Enflammé par la pompe de son œuvre et transporté par la ferveur de l’instant, Lully redouble de véhémence. Soudain, la hampe ferrée dévie et vient frapper de plein fouet l’extrémité de son pied droit, lui transperçant cruellement le gros orteil.

Le triomphe de la vanité sur la médecine

Ignorant la douleur pour ne pas interrompre l’office grandiose, Lully achève la direction du concert. Mais le lendemain, une inflammation féroce se déclare. En quelques jours, l’orteil noircit et la gangrène gazeuse s’installe. Les médecins de la cour et les chirurgiens royaux sont formels : seule une amputation immédiate de l’orteil, puis de la jambe, permettrait d’endiguer l’empoisonnement du sang.

Pour Lully, un tel verdict est impensable. Autrefois premier danseur aux côtés du jeune Louis XIV dans les ballets de cour, il tient son agilité physique et sa silhouette pour les fondements indissociables de son prestige social. Il congédie les chirurgiens et confie son sort à un charlatan promettant une guérison sans bistouri. Le remède de cire et d’herbes ne fait qu’accélérer l’infection. Lorsque la pourriture gagne les cuisses et les viscères, il est trop tard. Lully expire le 22 mars 1687 à l’âge de 54 ans, victime d’un accident tragi-comique qui précipitera l’abandon progressif de la canne de battue au profit d’outils de direction plus maniables et inoffensifs.

Le Chef-d'œuvre Fatal : Le Te Deum LWV 55 (1677)

Composé initialement pour célébrer le baptême de son fils aîné dont Louis XIV était le parrain, le Te Deum de Lully demeure l'incarnation sonore de la gloire versaillaise avec ses fanfares de trompettes et ses doubles chœurs jubilatoires. C'est paradoxalement cette partition de lumière et de puissance absolue qui signa la chute physique de son auteur.

« Te Deum laudamus : te Dominum confitemur. Te aeternum Patrem omnis terra veneratur... »
(« Nous te louons, ô Dieu ! Nous te bénissons. Toute la terre te vénère, Père éternel... »)
Format Condensé sur les Réseaux

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Sources & Références Documentaires
Le Cerf de La Viéville, Jean-Laurent, Comparaison de la musique italienne et de la musique française, Bruxelles, 1704 (relation détaillée des circonstances de l'accident et du refus de l'amputation).

Dangeau, Philippe de Courcillon, marquis de, Journal de la cour de Louis XIV (1684-1720), entrées de janvier, février et mars 1687 sur l'état de santé de Lully.

Beaussant, Philippe, Lully ou le Musicien du Soleil, Éditions Gallimard, Paris, 1992.

Prunières, Henry, La vie illustre et libertine de Jean-Baptiste Lully, Librairie Plon, Paris, 1929.

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